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FAQ


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Auteur Œuvre
 Titre de l'œuvre: Noyade, Acte 1
ŒuvrePublié: 07/03/10-21:30 
Site Admin

Inscrit le: 14/06/06-17:55
Œuvres: 1182
Localisation: France 59 (nord)

Noyade

Distribution
Tiphaine, Défunte, 20 ans
Simon, Photographe, 23 ans
Justine, Journaliste, 22 ans
Thomas, Fiancé de Justine, 29 ans
Eric, Ami de Simon, 23 ans
Yvonne, Mère de Simon, 48 ans
Le voyageur, Vagabond, Immortel

Synopsis :
Dans le rôle de la Peur : Simon, dans celui de la Liberté : Justine, dans celui de l’Amour : Tiphaine. Amis, il y a six mois ; Tiphaine, Justine et Simon sont partis en vacances. Tiphaine est décédée durant le voyage. Justine tient Simon pour responsable de ce drame malgré l’Amour qu’elle lui porte. Simon reconnaît sa responsabilité et prend peur de lui-même.
La liberté de l’une, et la peur de l’autre les amèneront dans une spirale de désespoir et d’incohérence. Leurs attitudes absurdes les éloigneront l’un de l’autre avant d’être brusquement réunis dans le drame de leur existence.




Acte 1
Scène 1, Tiphaine

Le crépuscule crie ses derniers jets de lumière que l’obscurité vient étouffer pour accoucher d’une nouvelle nuit. Les bâtiments gris de béton, sans vie, prennent le froid de la pierre et font taire la chaleur des soleils d’hiver.
L’hiver en pleine vue au point d’en tirer des larmes qui ne veulent rien dire : des larmes de froid.
Le gris du béton et le gris des nuages se confondent à l’horizon ; même la fumée des cheminées a des allures glaciales. Preuve que par cette saison, même à l’intérieur des foyers, il faut se réchauffer. Le froid gèle l’entièreté d’un corps des pieds à la tête pour lui donner des aires de statue. L’hiver a cet avantage qu’il nous donne l’impression d’arrêter le temps. Mais dehors ça bouge. La tempête siffle et gifle. Elle crache à la rue quelques flocons de neige.
Vous les voyez ces flocons ? Non pas ceux-là… Les autres. Ils sont tout petits et à la fois très gros. Ils viennent de naître. Ils sont heureux. Ils ne grandiront plus. Ils virevoltent dans le vide, font des cabrioles. Swinguent, s’amusent, font même l’amour à la tempête. Ils tournent et tournent et tournent en rond en rond en rond… Oui plein de petits cercles dans le sens des aiguilles d’une montre alors que par ce temps d’hiver, le temps semble s’être arrêté… Et à force de tourner en rond, on n’avance pas. On ne recule pas non plus. Tous isolés, ils ont une légèreté inoffensive, mais une fois ensembles, ils forment une masse redoutable. Ils tombent. Comme une avalanche. Les petits flocons, si volages, ne se doutent pas que leur fin approche. Et personnes ne viendra pleurer sur leurs tombes. Demain, avec la neige de l’avalanche, des gosses viendront assembler ces petits flocons avec certains de leurs frères pour se lancer des boules de neiges à la figure, sans se douter qu’ils jouent sur un cimetière à ciel ouvert.
Vous les voyez ces boules de neige ? Comparables à des pelotes de laine d’une blancheur pure. Ces pelotes de laine glaciales. Cette laine de neige ne réchauffe personne. Pas même les cœurs. Quand elles sont dans les mains d’un autre, elles vous effraient. Quand elles sont dans vos mains, elles vous donnent un pouvoir… celui d’effrayer les autres. Les rôles changent, car nous sommes dans un jeu. Un jeu tout à fait excitant ! A chacun son tour d’effrayer l’autre. De l’inquiéter. De jouer à l’abominable homme des neiges. De jouer au monstre. Ces monstres d’humains qui se courent les uns après les autres, en s’alimentant mutuellement en adrénaline. Un jeu vraiment excitant auquel on devrait y jouer plus souvent… Jusqu’à ce que mort s’ensuive…

*

Scène 2, Simon

Oui, c’est ça. Très bien comme ça. Les cheveux bien décoiffés. Le buste, un peu plus à droite le buste. Relevez un peu le menton. Le regard, un plus perçant, plus pénétrant. Non pas comme ça. Non, ça ne ressemble à rien ce regard. Le buste à droite. Concentrez-vous sur votre regard, je veux des fusils à la place des yeux. Le menton plus haut, je viens de vous le dire ! Le buste à droite. Adroite le buste. Le menton haut. Haut le menton. Et votre regard vous y arrivez ? Je ne vais pas rester des heures ici moi. Mais…. Non pourquoi vous vous recoiffez.

Ecoutez, cela fait une demi-heure que nous sommes dans ce studio. Je n’ai toujours pas tiré un cliché valable depuis que vous êtes arrivé ici. Ceci est de votre faute parce que vous n’êtes pas capable de faire ce que je vous demande. Vous êtes une incapable, une incompétente, une niaise. Ils vous ont éduqué dans quoi vos parents ? Une maison de retraite, un couvent ? Ou peut-être n’avez-vous jamais dépassé le stade de la maternelle ? Un regard aussi vide, je n’en ai jamais vu. Si c’est tout ce que vous savez faire, allez-vous-en. Rhabillez-vous, sortez de ce bâtiment, la porte est par là.

Et ne commencez à chialer. Vos larmes j’y suis insensible. Vous entendez ? Vous comprenez. J’en ai vu et fait couler bien d’autres. Croyez-moi ! Ces larmes que j’ai faite couler… Celle des autres. Ces larmes qui transpercent l’âme de toute part. Elles vous noient, elles vous étouffent et si vous en rajoutez, vous mourrez vous aussi. D’ailleurs, je suis déjà mort ! Je ne sais pas de quoi je suis mort très exactement. De honte. De haine ? De repentir ! De regret… Noyé, tout simplement. Dans mon agonie. Je ne me rappelle que d’une seule chose, j’ai versé plusieurs larmes en voyant la fin et j’en ai conclu que pleurer c’est déjà mourir alors arrêtez tout suite ! Pleurer c’est tuer du temps. Et la vie ne se construit pas avec des temps morts.

De toute façon, qu’est ce que j’en ai à foutre du temps morts ? Je n’ai que faire du temps perdu. Ma vie est foutue pour preuve, je suis mort ! Vous l’entendez foutue ! Cet appareil photo, c’est de la survie. Une survie de mal foutu. Comme vous mademoiselle, vous êtes mal foutue. Vous n’êtes pas faite pour être mannequin. Moi, je ne suis pas taillé pour supporter ma vie, ce qu’il en reste du moins. Je ne la maîtrise plus. J’ai tout lâché comme ça sur une journée. Un coup fatal qui nous met KO sur le ring. La goutte d’eau qui fait déborder le vase. Le flocon de neige qui déclenche l’avalanche. Une immensité vaporeuse, insaisissable, difforme qui vous tombe dessus et qui dès qu’elle a finit sa course, vient vous étouffe par sa lourdeur. Pour moi l’avalanche s’est arrêtée depuis bien longtemps. Je suis en dessous et elle m’a étouffé à petit feu. A petit feu… façon de parler. Il fait tellement froid sous une avalanche qu’on ne saurait en allumer un. Le feu devant la glace s’éteint toujours. De toute façon, il n’y a pas assez d’air ! En tout cas j’étouffe dans ce studio photo, j’étouffe sous ma vie de mort !

Oui des larmes, j’en ai vu plein. Des avalanches de larmes qui ont recouvert mon cœur, et qui l’ont refroidi pour y former un amas neigeux. Plus d’eau dans le corps, plus d’eau dans le cœur, rien. A sec que je suis. A sec. Et puis tout seul !

Vous avez arrêté de pleurer. Je dois vous faire peur. Non, Mademoiselle. Non, ne vous rhabillez pas. Pas tout de suite, j’aimerai vous faire l’Amour…

*

Scène 3 : Justine

Il fait froid et il neige sur la ville. De gros flocons. Il neige sur la ville, il neige. Les rues semblent s’être recouvertes d’un drapeau blanc, jauni ça et là des quelques tâches d’éclairages des lampadaires. La lumière laisse apercevoir quelques étudiants. Ils boivent. Ils boivent de trop, ils boivent. Whisky Coca. TGV, Comprenez Téquila, Gin, Vodka. Et plusieurs litres de bière pour digérer le tout. Ceux qui le pourront, rentreront chez eux. Les autres dormiront dans la rue, et dégueuleront leurs immondices dans le caniveau s’ils en ont la capacité.

Je suis dans un état encore plus pitoyable qu’eux. Je suis bien installé au chaud, dans mon 60 mètre carré, Rue de Solferino. A l’intérieur, j’ai froid. J’ai un cœur gelé. Un estomac vide. Mes poumons crachent chaque jour un paquet de clopes qui s’apparente facilement à l’air embué que l’on expire les jours de grands de froid. Il y a un blizzard dans mes poumons. Un souffle insatiable qui me tient en envie. Qui me maintiens en vie aussi. Fumeuse diurne et nocturne… Je ne mets pas de patch pour tenir la nuit, je préfère mes insomnies de droguée. Ca me donne le temps de réfléchir. De broyer du noir, et de cracher du blizzard. A regarder ces jeunes cons se bourrer la gueule, au lieu de faire l’Amour à leurs amies. Se noyer dans des études, au lieu d’aller vivre au grand air. Qu’est ce que les jeunes peuvent être cons ! Icare n’existe même plus. Depuis qu’il s’est brûlé les ailes, il s’est cassé la gueule. Quel con aussi celui-là ! Il n’avait pas besoin d’approcher le soleil. Ca ne lui suffisait pas de savoir voler ? Et voilà Icare… regarde un peu ton travail ! Une jeunesse qui n’a même plus de rêve parce qu’elle a peur de faire comme toi : Se brûler les ailes. Sombre idiot va.

J’ai eu de la chance, je n’ai pas eu peur. Avant, je pouvais voler, mais je ne me suis jamais approché du soleil. Il faisait trop chaud et le soleil ne m’a jamais tenté… Trop arrogant. N’empêche que cet enfoiré m’a tout de même brûlé les ailes. J’avais d’un seul coup perdu ma jeunesse, mes ailes… D’un autre côté, je n’ai plus trop envie de voler. Il fait froid sur cette terre, à chaque fois que je descends plus bas, je me glace. Je préfère cette fraîcheur à la chaleur du soleil. Le froid, j’ai le temps de m’y habituer.

Cela fait bientôt six mois que c’est arrivé et que je n’ai pas revu mes amis. Il faut dire que je n’en ai pas vraiment la capacité. Un cahier m’attend sur la table de chevet, je l’ai acheté, histoire d’écrire de garder des liens, mais les pages sont restées blanches comme de la neige. Une sorte de pureté malsaine, qui à force va finir par m’étouffer qui n’attend que d’être bouleversé par une seconde jeunesse peut-être. Une seconde vie ? Arrête tes conneries Justine ! La jeunesse : ce n’est qu’une fois. La vie : ce n’est qu’une fois. Le but : tout survoler sans se casser la gueule. Pour moi, il est déjà trop tard.

*

Scène 4 : Eric, Simon

Eric :
Je t’ai acheté un saucisson sec, je sais que tu adores ça, ils étaient en promo au magasin.

Simon :
Ouais, merci, c’est sympa.

Eric :
Le jambon dans le frigo…

Simon :
Et le fromage aussi !

Eric :
Je n’ai pas trouvé de mimolette.

Simon :
Merde

Eric :
Les patates, tu ranges ça où ?

Simon :
Euh… laisse ça sur le côté, je verrai après. Tu as acheté des sauces ?

Eric :
La moutarde, la mayo, le ketchup, la sauce tatare, la sauce tomate, sauce béarnaise, Sauce bourguignonne.

Simon :
Tout ça, dans le frigo aussi.

Eric :
Comment tu fais pour avaler tout ça ?

Simon :
Je l’avale, c’est tout.

Eric :
Fais gaffe à ton poids !

Simon :
Tu me trouves gros ?

Eric :
Depuis que tu es revenu, tu as grossi oui.

Simon :
Tant pis.

Eric :
Les cacahuètes dans l’étagère, les betteraves rouges dans le sellier…

Simon :
Tu as acheté des haricots verts !

Eric :
Oui, pour te faire maigrir

Simon :
Je ne sais pas cuisiner les haricots verts. Ni les pommes de terre d’ailleurs.

Eric :
Tu apprendras.

Simon :
Je n’ai pas le temps d’apprendre.

Eric :
Le coca ?

Simon :
Dans le frigo aussi.

Eric :
Si tu veux te cuire des pommes de terre, c’est simple. Tu les mets 20 min dans de l’eau bouillante. Ensuite tu les épluche. Avec ça tu essors tes haricots verts, et tu les mets dans un saladier. Tu coupes des patates en rondelles, et tu les mets dans tes haricots. Ensuite, une échalote que tu épluches aussi et que tu découpes en petits morceaux. Sel, poivre. Huile, vinaigre. Une tranche de jambon et le tour est joué.


Simon :
Putain ! 30 minutes pour se faire à manger.

Eric :
C’est la vie.

Simon :
Oui la vie des années 50 tu veux dire. Je préfère mes plats traiteurs tout préparé. Au fait, tu n’en as pas acheté.

Eric :
Tu m’as dis que tu en avais encore.

Simon :
Pour trois jours… pas pour une semaine.

Eric :
Tu apprendras à te cuire des patates.
Le produit vaisselle, je le range où ?

Simon :
Là bas à côté de l’étagère.

Eric :
Tu devrais penser à t’acheter un lave-vaisselle !

Simon :
Je n’en ai pas besoin. La vaisselle, ça m’occupe.

Eric :
Si ça t’occupe… que demande le peuple ? Tu ne pourrais pas faire la mienne ?

Simon :
Tu m’as déjà vu faire le boulot de quelqu’un à sa place ?

Eric :
Non.

Simon :
Ne t’attends pas à le voir un jour. Je fais ma vaisselle. Je lave mon linge. Je me fais à bouffer. Point à la ligne. Je ménage ce qui est à moi. Ta vaisselle, je n’en veux pas.

Eric :
Doucement. Je disais ça, juste pour plaisanter

Simon :
Excuse-moi, il fallait rire après la virgule peut-être. Alors là oui, ah haha que c’est drôle. Oui, tu as raison : que moi je fasse ta propre vaisselle, j’avoue que c’est un concept plutôt comique. Tu devrais penser à monter sur les planches. Tu aurais un succès phénoménal !

Eric :
C’était une mauvaise plaisanterie. Tu ne vas t’énerver pour ça.

Simon :
Je m’énerve quand je veux ! Tu es chez moi. Tu n’as pas à me dire que je dois dire, ce que je devrais manger. Je ne sais pas cuisiner les patates, j’en fais quoi de ton kilo de pommes de terre ? Je le mange cru, c’est ça ? Je ne veux pas m’acheter de lave-vaisselle et alors ?

Eric :
Et c’est toi qui va me reprocher de vivre dans les années 50 !

Simon :
Oui, je te le reproche parce que c’est vrai. Et tu me fais chier avec tes réflexions à la con.

Eric :
D’accord, énerve-toi. Je m’y suis déjà habituer depuis bien longtemps. Tu ne m’apprends rien.

Simon :
Je t’ai tout appris.

Eric :
Tu as arrêté de tout m’apprendre. Maintenant les rôles, ce sont inversés.

Simon :
Arrête.

Eric :
Depuis que tu es revenu, il y a six mois, tu ne m’apprends plus rien.

Simon :
Arrête je te dis.

Eric :
Et surtout tu ne fais plus rien. Tu restes cloîtré dans ce foutu studio. Ta mère tient tes comptes et moi je fais tes courses. Tu ne vis plus…

Simon :
Tu vas la fermer oui !

Eric :
Qu’est ce qu’il s’est passé là bas ?

Simon :
Rien

Eric :
Qu’est ce qu’il s’est passé là bas ?

Simon :
Rien

Eric :
Que s’est-il passé là bas ?

Simon :
Rien, rien, rien… Le néant, le chaos, le vide. Il ne s’est rien passé. Tu peux le comprendre ça ! Il ne s’est rien passé. Je suis parti seul et il ne s’est rien passé.

Eric :
Non, tu n’es pas parti seul, il y avait deux filles avec toi : Justine et…

Simon :
Ta gueule ! Je suis parti seul, je te dis ! Si je te le dis, c’est que c’est vrai ! C’est que c’est vrai ! Elle n’a jamais existé. Elle n’existera plus jamais. Je suis parti seul et je suis revenu seul. Et je resterai seul. Il en sera toujours ainsi. La compagnie me torture, me ronge de l’extérieur. Tu m’agresses chez moi, rien qu’en te présentant au seuil de ma porte, alors n’en rajoute pas. Ma mère l’a bien compris. Je ne l’ai plus revu depuis 4 mois. Je ne vous supporte plus, je ne supporte plus la société.
Sais-tu ce qu’il se passe, lorsque l’on rempli d’air des poumons qui n’ont plus respiré depuis bien trop longtemps ? Ils explosent ! Parce qu’ils ne sont plus habitués à respirer l’air pur. Ils ont perdu l’habitude de l’aisance et pour peu qu’on le leur propose un peu de luxe, ils te crachent du sang à la figure.
Sais-tu qu’un cœur gelé ne fonctionnera plus jamais correctement ? Un cœur gelé par un froid trop rude. Un grand glaçon qui retient prisonnier à l’intérieur de lui-même : l’Amour, la compassion, la jeunesse et qui laisse à l’air libre la peur, l’indifférence, le désespoir. Un cœur gelé n’est pas encore mort, puisqu’il bat encore. Au contraire, il vit. Plus, il est gelé, plus il vit ! Il ne bat pas jusqu’à rompre la cage thoracique dont il est le gardien, mais il vit. Fade, Frugal, Blanc. Coloré d’un blanc très pur, un cœur gelé, c’est presque du béton armé. C’est impénétrable.
Sais-tu qu’une âme transpercée de couteaux saigne mais ne crie pas de douleur ? Elle encaisse les coups les uns après les autres. Rafale après rafale, poignard après poignard, balle après balle, coup après coup, mais tant que le cœur gelé bat, l’âme doit se battre. Elle n’a pas le choix. Absurde non ? C’est pour cela qu’elle fait des choix qui n’ont aucun sens. Sans queue ni tête, souvent sans cœur. Des choix inhumains. Incompris. Asociaux. Autodestructeurs. Lymphatique. Misérables. Oui, l’âme humaine est bien misérable, elle croit pouvoir voler en fait, elle ne reste limitée qu’au besoin du cœur et certainement plus bas encore. Les besoins de cette foutue terre. Manger, Dormir, Boire, Baiser.
Chaque être humain me rappelle cette misère, cette pauvreté, qui n’est condamné qu’à mourir. Tu en fais partie. Fous-moi le camp !

Eric :
A la semaine prochaine.

*

Scène 5 : Justine, Thomas

Justine :
Je vais me coucher

Thomas :
Déjà ?

Justine :
Oui, déjà. J’ai eu une journée fatigante.

Thomas :
Tu ne m’as même pas raconté ta journée.

Justine :
La routine.

Thomas :
La routine ?

Justine :
Oui, la routine…

Thomas :
Bon, si ce n’est que la routine, bonne nuit alors.

Justine :
Oui, c’est tout toi ça… Tu ne te satisfais que d’un seul mot : La routine. Connais-tu au moins une bribe de ce qu’est ma routine ?

Thomas :
Tu te lèves, tu te laves, tu manges. Tu prends le métro à la station « République Beaux Arts », tu descends du métro à la station Rihour. Tu vas sur la grand’ place. Tu entre dans le bâtiment du Journal. Tu prends l’escalator parce que la rédac’ se situe à l’étage. Tu rédiges des articles toute la journée et tu fais le chemin en sens inverse. Je rentre à vers 21H00. Nous dînons. Nous parlons pendant cinq minutes puis nous allons nous coucher pour une nouvelle journée de bonheur.

Justine :
Bravo. Tu as seulement zappé mes réunions de rédaction, mes interviews ratées, les macabés que j’ai dû prendre en photo dans leur voiture avant que des pompiers ne viennent les désincarcérés… Mon rédacteur en chef qui trouve tout mes articles, nuls nuls archi nuls ! Mon collègue maladif qui n’en finit pas de se goinfrer de médicaments et qui éternue toutes les cinq minutes. Quand il se mouche se connard, ça nous mets un tintamarre dans toute la boîte. Il ne peut être discret celui là ?

Thomas :
Comment s’appelle-t-il ?

Justine :
Jean Claude… Mais tu t’en fous de savoir comment il s’appelle…

Thomas :
Oui, c’est vrai je m’en fous.

Justine :
Pourquoi me poses-tu la question alors ?

Thomas :
Comme ça. Pour m’intéresser à toi.

Justine :
Tu t’intéresse à moi à cause de mon collègue morveux et maladif. Quelle élégance. Quel romantisme !

Thomas :
Ca fait combien de temps que tu n’as pas fumer chérie ?

Justine :
Une heure.

Thomas :
Prend une cigarette, ça te fera du bien.

Justine :
Je n’en ai plus.

Thomas :
Tiens.

Justine :
Tu fumes ?

Thomas :
Non, mais je me doutais bien qu’un jour tu serais en manque.

Justine :
C’est gentil.

Thomas :
Non ça n’a rien à voir, je veux être tranquille. C’est tout.

Justine :
Salaud

Thomas :
Une routine passionnante en tout cas. La prochaine fois pour ne pas oublier, promis, je lis le journal. Ca me rafraîchira la mémoire.

Justine :
C’est ça, ouais. Je vais me faire à manger.

Thomas :
Mais, nous avons déjà mangé tout à l’heure !

Justine :
Oui, mais vois-tu ma routine me dépense tellement d’énergie que le petit plat habituel du soir ne me convient plus. J’ai faim, j’ai le droit de manger tout de même.

Thomas :
Vas-y mange. Ca te fera taire au moins.

Justine :
Tu as acheté des patates !

Thomas :
Oui et alors ?

Justine :
Et alors… Je ne sais pas cuisiné les pommes de terre.

Thomas :
A bon ? Je croyais.

Justine :
Il y a autre chose ?

Thomas :
Des haricots verts.

Justine :
Génial, ça non plus je ne sais pas le cuisiner et si tant est que ce soit cuisiner, je n’aime pas les haricots verts.

Thomas :
Mange les patates crues si tu as vraiment faim !

Justine :
Ah haha, très drôle… Vraiment très drôle. Oui, monsieur je reste avachi devant ma télé, j’ai vraiment faim et tu m’énerves à n’avoir rien à foutre de ma vie. Tous les soirs c’est la même chose. La même routine. La même émission de télévision, avec le même animateur débile et les mêmes blagues pourries. Tu m’énerves Thomas. Tu l’entends ça ! Tu m’énerves… Salaud… J’ai faim en plus.

Thomas :
Mais toi aussi, tu m’énerves ! Tu ne sais pas vivre normalement, comme tout le monde ? Tu ne sais pas dormir la nuit ? Au lieu de regarder les étudiants de saouler dans la rue. Tu ne peux te satisfaire de ton job comme tout le monde ? Enfin, merde quoi journaliste, j’en connais plein qui aimerait être à ta place ! Moi, je me morfonds derrière mon ordinateur avec mes chiffres et ma comptabilité et toi tu passes ton temps à jouer avec des mots.

Justine :
Jouer avec des mots pour parler de personnes qui crèvent…

Thomas :
Tu joues avec des mots.

Justine :
Oui, je joue avec des mots. Mais des mots vides de sens. Des mots qui ne veulent plus rien dire. Un mot, ce n’est rien. C’est le néant. C’est le vide. C’est le chaos. Je te parle mais je ne sais à peine ce que je dis. Je ne sais même pas si mes mots veulent dire quelque chose. Les mots n’ont que le sens que je veux bien leur donner et ils n’ont la signification que tu veux bien admettre. Il n’y a rien de plus minéral qu’un mot. Un mot s’est froid. Glacial même… Un article n’est rien d’autre qu’une avalanche de lettre. Chaque lettre paraît légère volatile mais dès que tu l’associes avec ses sœurs, et s’alourdissent, et créent une avalanche en emportant l’air du sens dans leur course. Et dès que c’est fini, les lettres étouffent leur auteur d’une œuvre. Mon œuvre, c’est l’histoire misérable de ces défunts qui grossissent chaque jour les cimetières de cette ville. Je n’ai pas d’autre choix. Les journaux ne parlent jamais des trains qui arrivent à l’heure. J’écris sur des cadavres avec des mots morts. Oui, quand j’étais jeune, je croyais encore à la fraîcheur des mots. Quelque chose qui ne reste plus qu’à cueillir mais quand j’ai perdu mes ailes vois-tu… J’ai retrouvé des mots rudes, rêches, creux. Avec un sale caractère en plus ! Ne m’envie pas de pouvoir jouer avec les mots, cela fait bien longtemps qu’ils ne me font plus volés. Que je n’émerveille plus devant les poètes et les romanciers. Rien je ne lit plus rien, mais qu’est ce que j’écris ! Je me noie chaque jour sous un paquet de signes. Fade, Frugal, transparent. Et chaque jour, mes lecteurs dans leurs misérables vies s’autodétruisent, ne comprennent pas ce qui leur arrive. Ils ne se rendent pas compte que leur vie n’a pas plus de sens que le journal qu’ils sont en train de lire, que le discours qui est prononcé à la radio ou de ce qu’ils regardent à la télévision. Lâche, ils se mettent des illusions plein la tête. Je sais encore mieux qu’eux l’absurdité de vivre lorsque l’âme doute et je ne suis pas lâche : je laisse mon corps vivre.

Thomas :
Où vas-tu ?

Justine :
Je vais me coucher.

Thomas :
Tu n’as plus faim.

Justine :
Je n’ai plus d’appétit.

*

Scène 6 : Justine, Tiphaine, Simon, le voyageur

Justine :
Tiphaine,
C’est par ce mot que je commencerais à salir les pages blanches et trop pures de ce cahier, d’une encre qui a l’odeur des larmes et le goût amer et salé, des adieux qui n’ont jamais existés. Je t’écris de très loin, je ne sais même pas si je t’écris de chez moi... C’est absurde, bien sûr que j’écris de chez toi. Suis-je bête ? Ou idiote ? Ou complètement à côté de la plaque ? Peut-être que je deviens folle. C’est ça, je crois que je deviens folle… Pas si folle que ça puisque je sais encore écrire. Savoir écrire ? En fait, je n’écris rien. Ecrire, c’est laissé une trace et les mots sont vides, annihilés, chaotiques. Ils ne peuvent rien laisser comme trace. Ma démarche n’est donc que lacunaire. Jamais je n’enverrai cette lettre. Jamais tu ne recevras cet écris. Jamais tu ne liras ces mots. Et tout ça je l’écris. Je lâche le leste de ma plume qui me démange depuis tellement de temps. Je sais que tout cela n’a aucun sens. J’écris à perte.
Je viens de m’engueuler avec Thomas. Mon fiancé. Ca fait bientôt 4mois que nous sommes ensemble, mais je ne l’aime pas. Oui, c’est vrai je ne t’avais pas dis que j’étais fiancée. Il faut dire aussi que c’est la première fois que je t’écris. Donc voilà, je me suis fiancée… Tout de suite après que tu sois partie. J’avais envie de faire le grand saut. Je croyais qu’en me trouvant un homme, je pourrai voler de nouveau et voir les couleurs de la vie…

Simon :
La photo est en noir et blanc. Il n’y a aucune couleur puisqu’elle est en noir et blanc. Elle ne représente donc pas la vie, puisque la vie est en couleur. Cette photo parle donc de mort. La mort dans tout ce qu’il y a de plus délicieux, dans tout ce qu’il y a de meilleur, dans tout ce qu’il peut si trouver d’allégresse. Oui, c’est cela. La mort dans toute sa bonté dans toute sa beauté.

Tiphaine (au voyageur) :
Je crois qu’ils parlent de moi.

Simon :
De qui ?

Tiphaine :
De moi.

Simon :
Qui est là ?

Justine :
Qu’est ce qu’il t’arrive ?

Simon :
Tu as entendu ?

Justine :
Entendu quoi ?

Silence.

Justine :
J’en étais où moi ? Ah oui, mon fiancé… C’est un con. Un con fini. Je n’ai pas d’autres mots. Je me sens de plus en plus seule. Tout me gonfle, et je n’ai pas le droit. J’ai un job, un toit, un mec complètement con, mais j’ai un mec. Et j’ai envie de m’enfuir loin, très loin. Voire même te rejoindre.

Simon :
La rue est déserte. Il n’y a personne qui se promène. Il n’y a personne qui marche. Il n’y a personne qui court. Le point de fuite se situe sur la ligne d’horizon qui est coupé par quelques immeubles à la verticale. Les rayons du Soleil éclairent cette scène sans réel intérêt. Si ce n’est que la rue est déserte et cela veut dire que la ville est déserte aussi. Il s’agit donc d’une ville fantôme. Quelque chose à vous donner la chaire de poule. Personnellement, cela m’inquiète. Pourquoi ces immeubles ont-ils été construits si personne ne vit à l’intérieur de ces derniers.

Justine :
C’est ça je vais quitter cet immeuble et venir te rejoindre. J’aimerai vraiment te revoir. Tu dois avoir pas mal de chose à raconter. Moi, je n’aurai rien à te dire. Je sais juste qu’ici, ils ont besoin de moi. J’ai mes responsabilités. Je ne peux pas m’en aller comme ça. Et si je viens te voir un jour ; pourrai-je revenir?

Tiphaine :
Bien sûr que non !

Simon :
Mais c’est quoi ce délire ?

Justine :
Quel délire ?

Simon :
Tu as entendu ?

Justine :
Entendu quoi ?

Silence.

Justine :
Je ne pourrai donc pas revenir. Donc, je renonce à venir te voir. C’est comme si en plus d’avoir les ailes brûlées, des chaînes m’attachaient à cette Terre et cette Humanité qui s’embrigade par elle-même pour se donner des impressions de liberté. Notre responsabilité à tous est d’alimenter cette illusion.

Simon :
Cependant, la photographie, ce n’est que de la lumière emprisonnée. Une illusion. Il ne faut pas se fier aux apparences. S’il n’y a personne dans cette rue, c’est que les gens sont partis. Ils ont fuit leurs responsabilités, celle de vivre dans ces immeubles. Celle de manger des plats surgelés dans ces immeubles. Celle de regarder la télévision le soir à 21h en mangeant un plat surgelé dans ces immeubles. C’est cela. Ils ont fuit par peur, car ils ont manqué à leur responsabilité. On ne le voit pas, mais certains ce sont même pendus chez eux, ils ont pris le soin de fermer leur fenêtre avant. Les rayons du soleil s’y reflètent. Et comme les autres sont partis, ils n’ont pas été décrochés. Ils ont dépéri au bout de leur corde, nous sommes dans une ville fantôme, où les rayons du soleil ne réchauffent que le béton. La photo s’est mettre la lumière en prison. La vie par conséquent…

Justine :
Je vais devoir te laisser, je crois que Thomas vient de fermer la télévision…

Tiphaine :
Oh non pas maintenant.

Justine :
Qu’est ce que tu as dis ?

Simon :
Cette fois, tu as bien entendu ?

Justine :
Qu’a-t-elle dit ?

Simon :
Rien

Justine :
Dis le moi…

Tiphaine :
Je peux le répéter s’il le faut

Simon :
Non, je vais le faire

Justine :
Alors dis-le-moi.

Simon :
Mais qu’est ce qui me prend ?

Justine :
Je veux savoir, ce qu’elle m’a dit !

Tiphaine :
Laisse tomber, il ne dira plus rien.

Simon :
Rien, rien, rien elle n’a rien dit, elle n’a rien dit, elles n’ont rien dit. Je ne t’entends pas, je ne t’entends pas… Tout n’est qu’illusion, illusion, illusion…

*

Scène 7 : Yvonne, Eric

Eric :
Vous m’avez appelé ?

Yvonne :
Et tu es venu de suite…

Eric :
Simon est mon ami. Vous êtes sa mère. Je suis votre seul moyen de communication.

Yvonne :
Perspicace en plus…

Eric :
J’aime régler mes problèmes le plus vite possible.

Yvonne :
Tu pourrais les nier…

Eric :
Je pourrais mais ils demeureraient. Un problème qui demeure prend racine. Il peut rapidement envahir votre vie. Pourquoi m’avez-vous demandé de venir?

Yvonne :
Je m’inquiète au sujet de Simon. J’ai l’impression qu’il ne va pas bien en ce moment. L’as-tu revu ces dernier temps ?

Eric :
Comme d’habitude, Samedi en allant lui apporter ses courses.

Yvonne :
Comment allait-il ?

Eric :
Il m’a foutu à la porte pour me remercier comme chaque semaine.

Yvonne :
Donc, il allait bien. N’as-tu rien trouvé d’anormal dans son comportement ?

Eric :
Je ne vous comprends pas. C’est maintenant que vous me posez cette question ? Alors que cela fait exactement cinq mois, que je crois que ce n’est plus le même homme. D’un ami qui avait appris à vivre, je me retrouve face un type bourru, qui m’engueule chaque fois que je lui rends service. D’un photographe dont la réputation commençait à circuler qu’il faisait exploser les couleurs, il ne tire plus que des photos en noir et blanc. De l’idéaliste au romantisme incorrigible, je vois chaque semaine, un pessimiste qui n’a plus de rêve et qui vit parce que son corps l’y oblige. Et c’est maintenant que vous me posez la question de savoir si je n’ai rien trouvé d’anormal dans son comportement ?

Yvonne :
Je suis inquiète Eric.

Eric :
Il fallait se faire du sang d’encre avant ! Je suis désolé mais il est déjà trop tard. Votre fils est mort depuis longtemps, Madame… Au revoir.

Yvonne :
Attends! Reviens. Tu es en train de fuir un problème mon ami. Ne crois-tu pas je souffre assez comme ça ? Épargne-moi tes jugements hâtifs, tu ne sais pas ce que j’ai enduré en perdant mon fils. Simon est en train de devenir complètement fou. Quelques uns de ses voisins m’ont appelé hier soir. Ils m’ont dit qu’il était en train de délirer. Il aurait commencé par parler tout seul, puis d’un seul coup, il s’est mis à crier, à hurler, à vociférer que le monde n’était qu’illusion, mirage, lumière avant de s’endormir subitement. Ils auraient même crié tellement fort que plusieurs voisins ont même cru qu’il était mort. Ils sont donc allés sonner à sa porte. Il leurs a ouvert et expliqué assez sèchement qu’il était en train de dormir avant de leur claquer la porte au nez.

Eric :
Cette folie qui le ronge a commencé dès le premier jour de son retour, le 19 août très exactement. Simplement la folie se fait de plus en plus forte. Votre absence n’a fait qu’accélérer les choses.

Yvonne :
Je le sais bien. J’ai peur de ses réactions. J’ai peur de ses jugements. J’ai peur de sa solitude. Elle lui a rongé l’âme et l’esprit. Elle lui rongera le sang et les os. Elle est en train de lui ronger sa vie. Simon ne vit plus, il n’existe plus. Il est. Seulement, il est. Il nous hait car il a peur de nous, de nos yeux, des siens, de son miroir. Il a peur lui. Lui comme moi, comme toi, nous avons tous peur l’un de l’autre. Je ne sais pas ce qui nous permettra de dépasser cette frontière et je t’avoue que la réponse à cette question m’angoisse elle aussi. Nous sommes dans une impasse où Simon nous a tous conduit par lui-même. Il est le seul à pouvoir nous en sortir. Seulement, il est et il nous hait, et je ne pense pas qu’il ait la volonté de nous sortir de là. Je ne pense pas que ma présence puisse arranger quelques choses que ce soient.

Eric :
A force de ne plus voir, on méconnaît. L’ignorance nourrit les peurs.

Yvonne :
Tu ne m’as pas compris, ce n’est pas de moi dont il a peur. Il a peur de lui même. Simon nous emprisonne dans son angoisse et son désespoir. L’angoisse n’intervient que lorsqu’il y a un sentiment de responsabilité. Celui-ci a déferlé sur lui comme une avalanche qui est en train de l’étouffer. Simon se retrouve sous un amas de glace qui gèle son cœur. A partir de là, nous ne pouvons rien faire. Simon est seul face à lui-même, ajoutez quelqu’un dans ce drame est l’issue tragique s’accélérera.

Eric :
Ne croyez-vous pas que je le sais déjà ? Ne croyez-vous pas que je me bats chaque jour contre un cycle imperturbable car chaque amas de neige enlevé, ce sont deux autres qui s’amoncellent ; pendant que vous me regardez me débattre contre une fatalité. Je n’ai que ma bonne foi et ma volonté pour l’aider. Je me bats contre un amas de glace et un aspect de cadavre introuvable. Et voilà mon malheur ! Je ne trouverai jamais la solution pour le sauver mais je suis obligé de me battre… Auquel cas, je me condamnerai moi-même. Moi-même, vous l’entendez. Condamnez-vous vous-même, je n’en ai que faire ! Je suis humain et je suis responsable de mes frères mais j’en suis indigne. Tout ceci est voué au désespoir. Je ne sors pas un ami du néant. J’accompagne un être humain dans sa déchéance pour qu’elle soit moins douloureuse, car, moi tout seul, sa douleur est inévitable ! Vous savez ! Vous savez ! Vous savez ! Simon se croit responsable de quelque chose… mais moi, je ne sais pas de quoi ! Je ne connais pas les mécanismes imaginaires qu’il s’invente en lui pour expliquer le drame qu’il est entrain de nous jouer. Et vous le savez, vous le savez ; vous le savez ! Et vous vous taisez comme vous tairez devant sa tombe.

Yvonne :
Tu es flamboyant Eric. Fais attention cependant. Le feu devant la glace s’éteint toujours.

Eric :
Mais vous… vous le connaissez mieux que moi ; ce qui le retient prisonnier de lui-même. Vous le savez, vous ne m’avez jamais rien dit.

Yvonne :
Cesse donc ! Je ne peux pas le libérer de cette torpeur. Une autre personne peut y parvenir.

Eric :
Justine ?

Yvonne :
C’est cela.

*

Scène 8 : Justine/Thomas

Justine :
Je vais me coucher.

Thomas :
Déjà ?

Justine :
Oui, déjà. J’ai eu une journée fatigante.

Thomas :
Tu ne m’as même pas raconté ta journée.

Justine :
A ton avis ?

Thomas :
La routine ?

Justine :
Tu es trop prévisible…

Thomas :
Quoi ? Il n’y a pas eu de mort aujourd’hui ? Pas de macchabé dans les voitures, les poubelles, les chambres d’appartement ?

Justine :
S’il y en a eu, je ne m’en suis pas occupée.

Thomas :
Tu as eu une promotion !

Justine :
Mieux.

Thomas :
Un quatorzième mois.

Justine :
Mais non, abruti.
J’ai démissionné.

Thomas :
Quoi ?

Justine :
J’ai démissionné.
J’étais sûre que tu tirerais cette tête là.

Thomas :
Mais comment ?

Justine :
Tu sais, mon amour, c’est très simple. Tu t’assoies pendant une heure en face de ton bureau et tu rédiges ce que l’on appelle une lettre de démission. Ensuite, tu vas dans le bureau de ton patron et tu lui annonces la bonne nouvelle. La lettre sert au cas où il n’aurait pas compris. Enfin, tu rentres chez toi pour profiter pleinement de ta première journée de chômage.

Thomas :
C’est cool.

Justine :
C’est tout l’effet que cela te fait.

Thomas :
Oui.

Justine :
Tu pourrais me féliciter au moins.

Thomas :
Félicitation. Je suis très content pour toi chérie. A toi la liberté !

Silence

Justine :
C’est cela ouais ! A moi la liberté… Ca me foutait les boules d’aller bosser tous les jours. Je tremblais à chaque fois que j’écrivais. J’appréhendais chaque déplacement sur le terrain, je ne savais pas ce que j’allais y trouver. Je commençais à avoir peur de la page blanche. L’angoisse m’emplissait chaque fois que je franchissais le seuil de la rédaction car je craignais le jour où mon rédacteur en chef me ferait passer cette même porte dans l’autre sens ; pour me retrouver à choler dans la neige, les soleils d’hiver comme seule lumière pour guider mon chemin. Je craignais cette foule dont je sentais mon exclusion toute proche. Je n’étais qu’un flocon uni aux autres par des liens nébuleux, redoutant chaque jour le moment où les autres flocons allaient me lâcher.
Mais voilà, j’ai pris les devants. Je les ai lâchés. La nébuleuse a perdu un de ces membres. J’ai fait le grand saut. Je flotte quelque part dans le vide de la vie. Dans le vide son sens. Ce sens qu’il manque à tant aux mots pour les ressusciter et cette résurrection dont espoir m’a désormais quitté. Je valdingue et vagabonde. Me flingue et me démonte. Je ne marche plus, je m’affole et m’envole. Je plane. Je virevolte, et me révolte tous les envoyer valdinguer. Et je valdingue à mon tour, et vagabonde. Me flingue et me démonte. Pour ne plus marcher ; et puis s’affoler, s’envoler puis planer en virevoltant pour une prochaine révolte.
Et tourner en rond, en rond en rond. A n’en plus finir. Tous les soirs c’est la même chose. La même routine. La même émission de télévision, avec le même animateur débile et les mêmes blagues pourries. Tout est rythmé, saccadé, prévu. C’est une partition de vie. Une partie de vie. Un trémolo qui ne s’arrête jamais. Une ritournelle à nous en donner la nausée.
J’ai lâché la nébuleuse à laquelle j’étais attachée. Avec elle, la peur m’a quittée. Je crois que je suis enfin libre…
Où vas-tu ?

Thomas :
Je vais me faire à manger.

Justine :
Mais nous avons mangé tout à l’heure.

Thomas :
J’ai faim, j’ai le droit non ?

Justine :
Vas-y mange. Je peux savoir ce que tu vas te préparer.

Thomas :
Une salade de pomme de terre et de haricots verts.

*

Scène 9 : Eric/Simon

Eric :
Tes pommes de terre ont germées.

Simon :
Et ta boîte de haricots vert est périmée.
Je peux savoir ce que tu fais là, il me semblait que l’on devait se voir qu’une seule fois par semaine ?

Eric :
Je suis venu t’apporter une paire de plats surgelés. Vu que tu n’en as certainement plus.

Simon :
Ce n’est pas trop tôt ! Je commençais à vivre sur mes réserves.

Eric :
D’où peut-être le fait que tu deviennes fou?

Simon :
Pardon ? Ca veut dire quoi ça ?

Eric :
J’ai vu ta mère Simon.

Simon :
Tu as vu ma mère ?

Eric
Elle m’a tout raconté. Le fait que tu parle tout seul. Les cris, le sommeil soudain, les voisins…

Simon :
Qui t’as demandé d’aller voir maman ?

Eric :
C’est elle qui est entrée en contact avec moi. Elle m’a appelé lorsqu’elle a su que j’étais la seule personne qui te rendait encore quelques visites. Je ne sais rien de ce qu’il se passe entre toi et ta mère en ce moment.

Simon :
Cela fait combien de temps que tu la voies ?

Eric :
Quelques mois.

Simon :
Quelques moi ? Et tu ne m’as jamais rien dit ?

Eric :
Je n’en voyais pas la nécessité.

Simon :
Ou tu ne voulais pas me le dire tout simplement.

Eric :
Je ne vois pas où tout cela nous mène. Je rencontre régulièrement ta mère. Voilà tout. Elle a arrêtée de se battre pour toi et moi je me bats pour essayer de te sauver.

Simon :
Tu as raison, je ne vois pas vraiment où tout cela peut nous mener. Ne te mêle pas de ce qu’il se passe entre ta mère et moi veux-tu…

Eric :
Elle m’a quand même dit que tu devenais fou.

Simon :
Ce n’est pas nouveau il me semble.

Eric :
C’est bien ce qu’il me paraissait aussi.

Simon :
Alors pourquoi viens-tu me voir ? Je suppose que ce ne sont pas des plats surgelés et ma mère qui t’ont fait déplacer jusque dans ce studio.

Eric :
Il y a bien autre chose… ou quelqu’un d’autre.

Simon :
Tu ne vas pas recommencé avec cela !

Eric :
Je ne te demanderai qu’une seule chose : Où vivent-elles ?

Simon :
Tu perds ton temps l’ami. Elles ne t’aideront pas. Elles ne souhaitent que ma déchéance…

Eric :
Je répète ma question : Où vivent-elles ?

Simon :
Je n’en sais rien.

Eric :
Menteur.

Simon :
Je n’en sais rien ! Tiens ! Prends le journal. L’une d’entre elle écrivait dedans. C’est tout ce que je sais.

Eric :
« Ecrivait dedans ? »

Simon :
Cela fait plusieurs jours que je n’y trouve plus sa signature. Bonne chance en tout cas si tu veux la retrouver.

Eric :
Très bien. Et l’autre, où vit-elle ?

Simon :
L’autre est partie en voyage, je ne sais pas si elle reviendra un jour.

*

Scène 10 : Simon/le Voyageur
Simon :
Je n’ai jamais rencontré de personnes comme vous Monsieur. Oui, c’est vrai des personnages sans visages qui viennent faire des photos d’identité, dès qu’ils arrivent dans une ville, c’est assez rare. Vous le comprendrez. Du moins, j’espère que vous l’admettrez.
Sans fausse prétention, je suis un peu comme vous ! J’ai un visage bien sûr, mais je ne sais plus vraiment qui je suis. La responsabilité dont on m’a inculpé, m’a fait perdre mon identité. Mon existence a disparu un jour d’été et puis la vie avec. Naturellement. Je suis, seulement je suis. Une âme dans un corps qui s’efforce de rester en vie. Ce n’est pas assez pour exister. Ce n’est pas assez pour vivre.
J’ai perdu la perception des choses. Tout ce que je vois, m’agresse pourquoi tant de couleur alors que tout pourrait être en noir et blanc avec des nuances de gris. Ce serait tellement plus simple ! Les autres voient en couleur.
A force de ne plus voir comme les autres, on méconnaît. L’ignorance nourrit les peurs.
Je flippe quand je me croise dans les miroirs. Ils me ressemblent de moins en moins. Oui, c’est cela Monsieur, je ne ressemble plus à ma photo ! Je n’émane plus de lumière puisque je suis presque mort ! Alors un appareil photo peut difficilement me capturer… Je suis déjà prisonnier de moi-même.
Vous êtes venu avec votre valise. Je ne sais pas ce que vous pouvez y transporter. Des choses futiles certainement. Deux ou trois habits, quelques bouquins, de quoi manger. La vie quoi ! Quelque chose de futile. Ce qui est rassurant, c’est que la futilité à une fin, des limites.
L’obscurité n’en a pas. Je suis plongé en plein dedans. Je marche en aveugle, un appareil photo dans les mains. Je ne sais pas où je vais. Je ne sais pas où le chemin prendra sa fin. Il n’y a pas de balises, en fait j’ai quitté le chemin depuis bien longtemps. Ca y est j’y suis, je me suis égaré mais je ne peux pas demander mon chemin à aux passants dans la rue : je ne sais plus qui je suis.

*

Scène 11 : Justine/Eric

Justine :
Qui êtes-vous ?

Eric :
Je me nomme Eric.

Justine :
Tu es un ami de Simon, c’est cela ?

Eric :
Oui, comment l’avez-vous su ?

Justine :
Sa mère m’a informé que vous viendriez me visiter. Je vous attendais au fait.

Eric :
Je suppose que vous savez ce que je recherche.

Justine :
Je le sais, vous voulez savoir ce qu’il s’est passé c’est cela ? Je vous en prie, asseyez-vous c’est une bien longue histoire qui va vous être racontée.


Dernière édition par Ze poete le 12/04/10-18:30, édité 1 fois au total.


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